TRIBUNE
Bienvenue en Absurdie…. Nous allons vous raconter une histoire exemplaire sur l’évolution de notre société et des médias. Restez avec nous, ça vaut le détour !
Comme toute visite officielle du gouvernement, la venue d’Emmanuel Macron dans l’Aube aujourd’hui implique un protocole. Au niveau des médias audiovisuels, la tradition veut que les déplacements du président ne soient pas perturbés par une nuée de caméras, un essaim de journalistes parfois trop compliqué à gérer. Aussi est organisé ce qu’on appelle dans le jargon un » pool » : une chaine de télévision est habilitée à enregistrer l’évènement pour le compte de toutes les autres, et doit restituer les images à tous les médias accrédités.
Il y a quelques années, la solidarité entre médias amenait à une restitution des vidéos sans contrepartie. Et puis sont arrivés des demandes de frais techniques (quelques centaines d’euros). Mais l’inflation semble forte dans le monde des médias… Ainsi, durant la visite d’Emmanuel Macron dans l’Aube aujourd’hui, c’est France Télévisions qui a été seule habilitée à organiser ce fameux « pool » et à enregistrer des images pour l’ensemble des télévisions. Mais nous avons été surpris par la demande du secteur public : tout bonnement, France Televisions a demandé à Canal 32 la somme de 2376 € TTC, pour pouvoir récupérer les images qui, en quelque sorte, appartiennent à tous les médias… et à tous les Français ! D’une certaine manière, en agissant ainsi, France Télévisions a « privatisé » les images d’Emmanuel Macron, en les rendant accessibles seulement à des médias qui peuvent se permettre de telles dépenses quotidiennes. Nous avons joint France Télévisions : nous avons essuyé un refus de négocier et d’évoquer notre cas dès la première minute de discussion.
Cette manière de faire en dit long sur le systéme médiatique qui est en train de s’organiser. Même les déplacements du président de la République ont une valeur marchande, réservée à des « happy few » qui peuvent se permettre de les acheter. Un tel système en dit beaucoup sur notre société. Les pouvoirs publics feraient bien de prendre conscience de l’image que cela renvoie de nos institutions. Pour notre part, nous avons décidé de ne pas payer cette somme de 2376 €, considérant que les images d’une visite d’un président de la République dans l’Aube avaient une grande valeur d’information, mais pas une valeur marchande. La demande de France Télévisions ne nous a pas semblé éthique.
Il était de mon devoir d’expliquer aux téléspectacteurs de Canal 32 pourquoi ils n’avaient pas bénéficié, sur notre antenne, des images de qualité pour illustrer la venue d’Emmanuel Macron, alors que nos journalistes étaient présents et prêts à filmer, mais empêchés de le faire par le protocole. Malgré tout, la rédaction de votre chaîne locale à réussi à retranscrire la venue du chef de l’Etat dans les moindres détails, par des voies (et des moyens) détournés. Mais cette histoire doit amener chacun à réfléchir sur la société dans laquelle nous vivons, à l’heure où il est plus facile de voler une image du président sur son smartphone que de permettre à une rédaction locale, ancrée dans son territoire, de faire son travail journalistique.
Fabrice Schlosser, Directeur de Canal 32